Chapitre 8 : Les trois niveaux de manifestation — Causal, subtil, corporel
I. Fondements métaphysiques des trois niveaux
La hiérarchie ontologique des états manifestés
La doctrine traditionnelle des états multiples de l'être, telle que Guénon l'a exposée, constitue le fondement métaphysique de notre conception des trois niveaux de manifestation. Cette doctrine affirme que l'être total comprend une multiplicité d'états différents, hiérarchiquement ordonnés selon leur proximité ou leur éloignement par rapport au Principe non-manifesté.
La manifestation résulte du processus d'auto-limitation créatrice par lequel la Conscience Pure se particularise en centres d'expérience distincts. Ce processus d'individuation s'effectue selon une hiérarchie ontologique simultanée, traversant différents degrés qui correspondent à des conditions existentielles de plus en plus limitatives.
Les trois niveaux fondamentaux — causal, subtil et corporel — ne sont pas des divisions arbitraires, mais correspondent aux articulations essentielles de la manifestation universelle, reconnues sous diverses formulations dans toutes les traditions authentiques :
- Tradition hindoue : kāraṇa (causal), sūkṣma (subtil), sthūla (grossier)
- Tradition islamique : 'ālam al-jabarūt (toute-puissance), 'ālam al-malakūt (royaume angélique), 'ālam al-mulk (royaume visible)
- Tradition néoplatonicienne : Noûs (Intellect), Psychè (Âme), Monde sensible
- Tradition kabbalistique : Beriah (Création), Yetzirah (Formation), Assiah (Action)
Cette convergence témoigne de l'universalité de cette structure fondamentale qui transcende les différences culturelles pour exprimer une vérité métaphysique objective.
Dans l'architecture quaternaire, ces trois niveaux correspondent aux modalités de manifestation des principes fondamentaux selon des conditions spécifiques. Le niveau causal manifeste la Résonance dans sa proximité maximale à la Conscience Pure. Le niveau subtil manifeste la Manifestation dans son équilibre dynamique, domaine intermédiaire où les formes se déterminent sans subir les limitations de la corporéité. Le niveau corporel manifeste le Dialogue dans sa modalité la plus extériorisée.
Cette correspondance indique les affinités principales, car chaque niveau contient potentiellement les quatre dimensions de la structure quaternaire, mais selon des modalités spécifiques.
La continuité de l'existence manifestée
Un principe fondamental, en parfait accord avec l'enseignement de Guénon, est celui de la "continuité de l'existence manifestée". Les différents niveaux participent simultanément à une même réalité principielle selon des modalités qualitativement distinctes. Cette continuité n'abolit pas les distinctions qualitatives mais évite de concevoir les niveaux comme des domaines hermétiquement fermés.
Cette conception s'oppose radicalement à toute forme de cloisonnement ontologique. Comme nous l'avons établi dans notre chapitre sur l'altérité, la distinction n'implique pas nécessairement la séparation. Les niveaux causal, subtil et corporel sont distincts sans être séparés, différenciés sans être déconnectés.
La continuité de l'existence manifestée se reflète dans plusieurs aspects. Le rayonnement vertical du Principe à travers tous les niveaux assure leur participation continue à la source. Les correspondances analogiques, exprimées dans l'axiome hermétique "ce qui est en haut est comme ce qui est en bas", permettent de percevoir l'unité dans la diversité. Les médiations hiérarchiques assurent la transmission ordonnée des influences d'un niveau à l'autre. La possibilité de réalisation spirituelle implique la reconnaissance consciente des différents états de l'être.
Cette continuité n'est pas horizontale mais verticale et hiérarchique. Les niveaux supérieurs contiennent éminemment tout ce qui existe aux niveaux inférieurs, tandis que ces derniers ne contiennent les réalités supérieures que de façon participative et symbolique.
Le symbolisme traditionnel des trois mondes
La structure ternaire de la manifestation se reflète dans le symbolisme traditionnel des "trois mondes", présent sous diverses formes dans la plupart des doctrines métaphysiques. Ce symbolisme constitue un langage universel permettant de communiquer des vérités qui transcendent le langage discursif.
Le symbolisme vertical représente les trois mondes comme superposés : montagne à trois niveaux, axe vertical du cosmos, trois étages du temple ou de l'architecture sacrée. Cette représentation souligne la transcendance progressive qui caractérise l'élévation d'un niveau à l'autre.
Le symbolisme concentrique représente les trois mondes comme des cercles concentriques, le centre correspondant au niveau causal, la périphérie au niveau corporel : trois enceintes des temples, mandalas à structure ternaire, cosmogrammes concentriques.
Le symbolisme des éléments établit une correspondance avec des éléments de densité croissante : du feu principiel aux différentes densités de manifestation, des états les plus subtils aux états les plus grossiers.
Ce symbolisme traditionnel n'est pas arbitraire mais fondé sur des correspondances réelles et objectives. Il constitue ce que Guénon nomme "la science sacrée" — une connaissance des lois qui régissent les rapports entre les différents niveaux de la manifestation universelle.
II. Le niveau causal
Nature et principes du domaine causal
Le niveau causal (kāraṇa en sanskrit) manifeste la modalité primordiale de manifestation à partir du Principe non-manifesté. Il représente le domaine des causes premières, des principes formateurs et des archétypes qui déterminent les possibilités de manifestation dans les niveaux inférieurs.
Ce niveau se caractérise par plusieurs aspects fondamentaux :
Proximité principielle : transparence et luminosité intrinsèques permettant une perception directe des essences. Cette proximité n'implique pas confusion mais participation immédiate aux qualités principielles sans voilement déformant.
Unité prédominante : bien que la multiplicité commence à s'y manifester, l'unité demeure prédominante. Les distinctions y existent mais sans séparation, les principes étant clairement différenciés tout en participant visiblement à la même unité fondamentale.
Atemporalité relative : le niveau causal transcende la temporalité linéaire. Il ne connaît pas la succession chronologique mais une simultanéité permettant la coexistence de toutes les possibilités dans un "présent métaphysique".
Causalité descendante : les principes supérieurs déterminent les inférieurs. Cette causalité n'est pas mécanique mais essentiellement qualitative, opérant par influence formatrice plutôt que par impulsion extérieure.
Dans la tradition hindoue, ce niveau correspond à Hiranyagarbha, l'"Embryon d'or" qui contient en germe toutes les possibilités de manifestation. Dans la tradition islamique, il correspond à 'ālam al-jabarūt, le "monde de la Toute-puissance". Dans le néoplatonisme, il correspond au Noûs, l'Intellect universel contenant les Idées archétypales.
En termes guénoniens, le niveau causal correspond au domaine de la "manifestation informelle" ou "non-formelle", qui constitue le principe de toute manifestation formelle ultérieure.
Modes de présence au niveau causal
Au niveau causal, la présence se manifeste selon des modalités spécifiques correspondant à la nature de ce domaine principiel.
Présence principielle dominante : le Témoin transcendant qui caractérise la Conscience Pure est pleinement accessible et consciemment perçu. Cette présence se manifeste comme aperception immédiate de l'essence des choses, au-delà de toute dualité sujet-objet.
Présence essentielle rayonnante : l'Harmonie vibratoire qui caractérise la Résonance s'exprime comme radiation lumineuse des essences. Les qualités principielles y rayonnent leur nature propre sans obstacle ni déformation.
Présence formelle germinative : la Différenciation créatrice se manifeste de façon semencière ou embryonnaire. Les formes n'y sont pas pleinement déployées mais existent à l'état de principes formateurs contenant potentiellement toutes leurs expressions ultérieures.
Ces trois modalités s'intègrent dans une unité dynamique. Elles constituent ce que certaines traditions désignent comme "corps de gloire" ou "corps de résurrection".
Les signes distinctifs de l'expérience causale : reconnaissance immédiate de l'essence des phénomènes sans effort analytique ; transcendance spontanée de la dualité sujet-objet ; perception de l'unité sous-jacente sans construction intellectuelle ; évidence de l'atemporalité relative.
Comme l'exprime la tradition vedantique : "le connaissant, le connu et la connaissance y sont un" (jñātā jñeya jñāna aikya).
Modes d'altérité et de rencontre au niveau causal
Au niveau causal, l'altérité prend la forme d'une "distinction sans séparation" — altérité principielle. Les entités y sont clairement distinctes sans être séparées, différenciées sans être isolées.
La rencontre au niveau causal présente plusieurs caractéristiques :
Rencontre par identité essentielle : les êtres se rencontrent non par contact extérieur mais par reconnaissance immédiate de leur participation commune à la même réalité principielle. Cette modalité transcende la logique de l'échange pour manifester une communion directe. Elle correspond à ce que certaines traditions nomment "reconnaissance de l'Ātman" ou "vision de l'essence".
Instantanéité et omnidirectionnalité : cette rencontre transcende les limitations spatio-temporelles. Elle s'effectue instantanément, sans délai ni distance, et opère simultanément dans toutes les directions.
Fécondité principielle : de cette rencontre jaillissent des possibilités créatrices qui ne résultent pas de la simple addition des potentialités individuelles, mais de leur interpénétration harmonique. C'est ce que la tradition islamique nomme tawlīd, génération spirituelle.
Transparence mutuelle : les êtres sont mutuellement transparents sans perdre leur identité distincte. Chacun se reflète dans l'autre tout en demeurant lui-même — "interpénétration sans obstruction" (shi shi wu ai) selon la tradition bouddhique du Huayan.
Cette forme de rencontre réalise paradoxalement l'unité la plus profonde précisément à travers la pleine reconnaissance de l'altérité.
III. Le niveau subtil
Nature et principes du domaine subtil
Le niveau subtil (sūkṣma en sanskrit) manifeste le domaine intermédiaire de la manifestation, situé entre le niveau causal des principes formateurs et le niveau corporel des formes manifestées. Il représente le domaine des formes pures, des énergies qualitatives et des patterns dynamiques qui structurent la manifestation avant sa concrétisation matérielle.
Ce niveau se caractérise par plusieurs aspects fondamentaux :
Médiation active : traduction des principes causaux en formes manifestables et élévation des expériences corporelles à un niveau archétypal. Cette fonction médiatrice n'est pas passive mais créativement active — le subtil constitue le véritable laboratoire de la manifestation.
Équilibre dynamique : contrairement au niveau causal où l'unité prédomine et au niveau corporel où la multiplicité semble prévaloir, le niveau subtil maintient un équilibre entre unité et multiplicité. Les formes sont clairement différenciées tout en maintenant une transparence révélant leur participation à l'unité essentielle.
Temporalité cyclique : le niveau subtil transcende la temporalité linéaire du niveau corporel sans atteindre l'atemporalité du niveau causal. Il opère selon une temporalité cyclique ou spiralée où les événements se déploient selon des rythmes archétypaux plutôt que selon une succession mécanique.
Plasticité formatrice : les formes subtiles possèdent une fluidité et une malléabilité qui contraste avec la rigidité apparente des formes corporelles. Elles peuvent se transformer selon des lois harmoniques reflétant leur nature qualitative.
Dans la tradition hindoue, ce niveau correspond au domaine des formes subtiles (sūkṣma-śarīra) et des énergies vitales (prāṇa). Dans la tradition islamique, il correspond à 'ālam al-malakūt, le "monde du royaume angélique". Dans le néoplatonisme, il correspond à la Psychè ou Âme du monde.
En termes guénoniens, le niveau subtil correspond au domaine de la "manifestation formelle non-corporelle".
Modes de présence au niveau subtil
Au niveau subtil, la présence se manifeste selon des modalités correspondant à la nature intermédiaire de ce domaine.
Présence principielle réfléchie : le Témoin transcendant n'est plus directement accessible comme au niveau causal, mais se réfléchit dans les formes comme leur principe d'intelligibilité. Le Principe demeure présent mais médiatisé par les formes qui le révèlent sans le voiler complètement.
Présence essentielle qualitative : l'Harmonie vibratoire s'exprime comme qualité essentielle imprégnant les formes. Les qualités ne sont plus perçues dans leur pure essence mais à travers leur manifestation formelle qui en préserve néanmoins la nature qualitative.
Présence formelle dynamique : la Différenciation créatrice se manifeste pleinement comme jeu des formes pures. Ces formes ne sont pas statiques mais dynamiques, animées d'un mouvement interne reflétant leur participation aux énergies créatrices de l'univers.
Ces trois modalités constituent ce que certaines traditions désignent comme "corps subtil" ou "corps de lumière".
La conscience qui opère à ce niveau commence à distinguer le sujet et l'objet, mais perçoit simultanément leur corrélation essentielle. Comme l'exprime la tradition du Dzogchen : "l'apparence et la vacuité y sont inséparables" (snang stong dbyer med).
Modes d'altérité et de rencontre au niveau subtil
Au niveau subtil, l'altérité prend la forme d'une "distinction dans l'unité" — altérité formelle. Les entités y sont clairement individualisées tout en maintenant une transparence révélant leur unité essentielle.
La rencontre au niveau subtil présente plusieurs caractéristiques :
Rencontre par résonance qualitative : les êtres se rencontrent par harmonique entre qualités distinctes mais complémentaires. Cette rencontre opère par "sympathie cosmique" — cette correspondance mystérieuse qui relie les qualités similaires à travers différents niveaux de réalité.
Synchronicité significative : cette rencontre transcende la causalité mécanique du niveau corporel sans atteindre l'instantanéité parfaite du niveau causal. La synchronicité révèle l'action de correspondances objectives reliant les événements selon des patterns qualitatifs plutôt que des enchaînements quantitatifs.
Transformation mutuelle : cette rencontre transforme sans modifier l'essence des êtres, en manifestant leurs potentialités latentes. C'est ce que la tradition alchimique désigne comme "mariage chimique" où les substances conservent leur nature propre tout en se transformant par leur union.
Interpénétration formelle : les formes s'interpénètrent sans se confondre, chacune préservant son intégrité tout en participant à une configuration plus vaste. Cette interpénétration correspond au li shih wu ai, "non-obstruction entre principe et phénomène".
Cette forme de rencontre correspond à ce que diverses traditions ont décrit comme "communion des saints", "assemblée céleste" ou "société angélique".
IV. Le niveau corporel
Nature et principes du domaine corporel
Le niveau corporel (sthūla en sanskrit) manifeste le domaine le plus extérieur et concret de la manifestation. Il représente le monde des formes physiques, soumises aux conditions spatiotemporelles et caractérisées par une apparente solidité et extériorité mutuelle.
Ce niveau se caractérise par plusieurs aspects fondamentaux :
Manifestation plénière : aboutissement du processus manifestatif où les possibilités contenues dans les niveaux supérieurs atteignent leur expression la plus complète et définie. Cette manifestation plénière n'est pas une dégradation mais un accomplissement.
Multiplicité apparente : la multiplicité semble prédominer sur l'unité. Les êtres apparaissent distincts et séparés, existant dans des lieux différents et suivant des trajectoires temporelles apparemment indépendantes. Cette séparation n'est cependant jamais absolue mais relative au degré de conscience.
Temporalité linéaire : expérience du temps comme succession linéaire d'instants distincts, créant l'apparence d'irréversibilité et de directionnalité temporelle.
Résistance matérielle : les formes corporelles manifestent une résistance et une inertie qui contraste avec la fluidité des niveaux supérieurs. Cette résistance n'est pas négative en soi mais constitue la condition nécessaire à certaines expériences et réalisations impossibles autrement.
En termes guénoniens, le niveau corporel correspond au domaine de la "manifestation grossière", où les possibilités de manifestation se manifestent dans les conditions les plus limitatives.
Dans la structure quaternaire, le niveau corporel correspond principalement au domaine du Dialogue comme expression manifestée — domaine où l'altérité atteint son expression maximale comme distinction avec apparence de séparation.
Modes de présence au niveau corporel
Au niveau corporel, la présence se manifeste selon des modalités correspondant à la nature extériorisée de ce domaine.
Présence principielle voilée : le Témoin transcendant est largement masqué par les déterminations formelles et substantielles. Cette présence voilée se manifeste néanmoins comme intuition fugitive de l'unité sous-jacente, comme nostalgie d'une origine oubliée.
Présence essentielle cristallisée : l'Harmonie vibratoire s'exprime comme qualités cristallisées dans des formes matérielles. Les qualités essentielles ne sont plus directement perceptibles mais se manifestent à travers leurs expressions sensibles — la beauté dans les formes naturelles, la bonté dans les actions humaines.
Présence formelle incarnée : la Différenciation créatrice se manifeste comme incarnation concrète. Les formes présentent une stabilité et une consistance permettant leur exploration détaillée et leur expérience approfondie.
Ces trois modalités constituent ce que certaines traditions désignent comme "corps physique" ou "corps grossier".
La conscience qui opère à ce niveau est généralement caractérisée par la dualité sujet-objet. Comme l'exprime la tradition védantique, c'est le domaine de la "conscience de veille" (jāgrat) où le sujet se perçoit comme distinct et séparé des objets qu'il perçoit.
Modes d'altérité et de rencontre au niveau corporel
Au niveau corporel, l'altérité prend la forme d'une "distinction avec apparence de séparation" — altérité substantielle. Les entités y apparaissent comme séparées dans l'espace et le temps, existant indépendamment les unes des autres.
La rencontre au niveau corporel, loin d'être la plus "grossière", présente des défis spécifiques qui en font une voie de réalisation exigeante : surmonter l'apparence de séparation sans nier la distinction réelle, maintenir la qualité contemplative dans l'interaction concrète, manifester la transformation mutuelle à travers les résistances matérielles.
Simultanément, le niveau corporel offre des opportunités spécifiques : l'épreuve de réalité teste l'authenticité des réalisations spirituelles ; l'incarnation créatrice manifeste concrètement les principes spirituels ; le service effectif manifeste la compassion métaphysique par l'engagement concret.
La rencontre au niveau corporel présente plusieurs caractéristiques :
Rencontre par corrélation dialogique : les êtres se rencontrent par échange conscient à travers l'apparente séparation. Cette rencontre opère par la relation "Je-Tu" (Buber) — cette ouverture à l'autre qui transcende l'objectivation sans abolir la distinction.
Succession temporelle : cette rencontre se déploie dans le temps comme succession d'interactions et d'échanges. Cette temporalité n'est pas un obstacle absolu mais une condition permettant le déploiement progressif de la corrélation dans toutes ses dimensions.
Transformation existentielle : cette rencontre affecte l'être entier dans toutes ses dimensions — corporelle, émotionnelle, mentale et spirituelle. C'est ce que diverses traditions désignent comme "conversion" ou "métanoïa".
Communion à travers la distance : dans la rencontre corporelle authentique, la distance spatiale et temporelle n'abolit pas la possibilité d'une communion profonde. C'est précisément à travers cette distance respectée que peut s'établir une corrélation qui honore à la fois la séparation apparente et l'unité fondamentale.
Cette forme de rencontre correspond à ce que la tradition chrétienne désigne comme koinonia — communion qui transcende la simple proximité physique pour atteindre une participation commune à une réalité plus profonde.
V. Interrelations et corrélations entre les niveaux
Continuité et discontinuité entre les niveaux
La corrélation entre les trois niveaux présente un paradoxe fécond : ils sont à la fois radicalement distincts dans leur nature qualitative et fondamentalement continus dans leur déploiement manifestatif. Chaque niveau participe intégralement aux niveaux supérieurs tout en manifestant des conditions d'existence qualitativement irréductibles.
La discontinuité s'exprime dans leur différence ontologique (chaque niveau possède une nature propre irréductible), leurs modes de connaissance distincts, et leurs conditions existentielles incommensurables.
La continuité se manifeste dans leur participation hiérarchique (chaque niveau inférieur participe aux supérieurs qui le contiennent principiellement), leurs correspondances analogiques, et la présence symbolique des réalités supérieures aux niveaux inférieurs.
Les médiations nécessaires entre niveaux
La corrélation d'un niveau à l'autre ne s'effectue pas directement mais requiert des médiations spécifiques permettant la traduction des influences entre domaines qualitativement différents. Ces médiations ne sont pas de simples intermédiaires mais des principes actifs de transformation.
Médiations symboliques : le symbole, au sens traditionnel, constitue la médiation privilégiée. Sa nature double, à la fois sensible et intelligible, lui permet de relier le visible à l'invisible.
Médiations rituelles : le rite authentique crée un "espace-temps sacré" qui transcende les conditions ordinaires et permet la communication entre les différents niveaux.
Médiations hiérarchiques : les êtres qui participent simultanément à plusieurs niveaux peuvent servir de médiateurs naturels entre ces domaines.
Expériences de reconnaissance et d'intégration
La corrélation d'un niveau à l'autre peut être expérimentée dans certaines conditions. Ces expériences de reconnaissance constituent des moments privilégiés où la hiérarchie des niveaux de manifestation se révèle directement à la conscience.
Expériences ascendantes : mouvement du niveau inférieur vers le supérieur, vécu comme élévation, expansion ou illumination.
Expériences descendantes : mouvement du niveau supérieur vers l'inférieur, vécu comme inspiration, révélation ou incarnation.
Expériences intégratives : perception simultanée de plusieurs niveaux, vécue comme vision unifiée ou conscience panoramique.
Ces expériences ne sont pas arbitraires ou purement subjectives mais correspondent à des possibilités inscrites dans la structure même de la réalité. Leur validité transculturelle témoigne de leur fondement objectif dans la nature hiérarchique de la manifestation.
VI. Applications à la théorie de la rencontre
Les modes fondamentaux de rencontre selon les niveaux
Cette exploration des trois niveaux permet de définir trois modes fondamentaux de rencontre correspondant aux conditions spécifiques de chaque niveau. Ces modes ne sont pas mutuellement exclusifs mais complémentaires.
Rencontre causale : mode de l'identité dans la distinction, caractérisée par l'immédiateté, la transparence totale et la non-dualité. Sa modalité : reconnaissance directe de l'unité essentielle. Son effet : illumination réciproque. Son expression traditionnelle : "union mystique", unio mystica.
Rencontre subtile : mode de la communion dans la différence, caractérisée par la résonance harmonique, la synchronicité et l'interpénétration formelle. Sa modalité : accordage vibratoire, correspondance qualitative. Son effet : transformation mutuelle. Son expression traditionnelle : "communion des saints", "mandala vivant".
Rencontre corporelle : mode de la corrélation à travers la distance, caractérisée par le dialogue conscient, l'échange progressif et la présence incarnée. Sa modalité : ouverture mutuelle, vulnérabilité partagée. Son effet : transformation existentielle. Son expression traditionnelle : agapè, "relation Je-Tu".
L'accomplissement de la rencontre intégrale
La rencontre pleinement authentique manifeste simultanément les trois niveaux selon une intégration hiérarchique respectant leur distinction qualitative tout en révélant leur unité fondamentale. Cette intégration révèle pourquoi la rencontre constitue l'accomplissement de la manifestation : elle réintègre consciemment les trois niveaux dans l'expérience unifiée qui révèle l'unité dans la diversité.
L'accomplissement de la rencontre selon les trois niveaux manifeste :
- Dimension causale : reconnaissance de l'identité essentielle au-delà des différences formelles
- Dimension subtile : harmonisation des qualités et correspondances selon leurs affinités essentielles
- Dimension corporelle : incarnation concrète de la transformation effective
Critères de l'accomplissement permettant de discriminer la rencontre authentique de ses simulations : simultanéité (les trois dimensions opèrent ensemble, non successivement), hiérarchie préservée (le supérieur informe l'inférieur sans confusion des niveaux), circularité créatrice (l'expérience s'approfondit par sa propre manifestation).
Méthodologie spirituelle des trois niveaux
La compréhension des trois niveaux révèle une méthodologie spirituelle guidant la cultivation de la rencontre authentique selon une manifestation hiérarchique et intégrée.
Première modalité — Reconnaissance discriminante : discriminer expérientiellement les trois modalités de conscience correspondant aux différents niveaux.
Deuxième modalité — Purification différenciée : pratiques adaptées aux conditions spécifiques de chaque niveau.
Troisième modalité — Intégration dynamique : circulation consciente entre les niveaux selon leurs correspondances naturelles.
Quatrième modalité — Réalisation stabilisée : établissement d'une présence témoin capable de reconnaître l'unité à travers tous les niveaux sans confusion ni séparation.
Conclusion : Vers une vision intégrale de la manifestation
Cette investigation des états de la manifestation prépare l'exploration de la dynamique dialogique qui constituera la quatrième partie de ce traité. Cette corrélation reflète la progression logique qui conduit des structures ontologiques vers leur manifestation dynamique dans le dialogue comme moteur actif de la rencontre.
Les trois niveaux de manifestation révèlent leurs modalités spécifiques de dialogue : dialogue principiel au niveau causal, dialogue symbolique au niveau subtil, dialogue incarné au niveau corporel. Cette diversification prépare l'investigation unifiée du dialogue comme manifestation universelle qui traverse et anime tous les niveaux selon des modalités adaptées à leurs conditions propres.
Ce chapitre s'inscrit dans la perspective d'une métaphysique intégrale qui reconnaît la hiérarchie ontologique des niveaux de manifestation tout en affirmant leur continuité essentielle. Il invite à une vision où la rencontre n'est pas limitée à un seul niveau de réalité mais intègre harmonieusement les dimensions causale, subtile et corporelle dans une totalité organique qui reflète l'unité dans la diversité de la manifestation universelle.